France Forum Amiens

Le chaos institutionnel : en sortir !

Samedi 4 novembre 2006

Le chaos institutionnel : en sortir !
France Forum - n°22

 EDITO du comité de rédaction

La Constitution de l'Etat, en temps ordinaire, il vaut mieux ne pas y toucher ! Les conséquences d'un raturage des textes peuvent entraîner l'ébranlement de la société, déclencher des réactions imprévues et sauvages .

Il est malheureusement impossible, au spectacle bouffon donné aujourd'hui par nos gouvernants, de ne pas constater que les contrôles sont abolis et que les contrepoids sont tombés dans une trappe. Nos institutions se trouvent dans un état si piteux que l'on en oublie d'affronter le seul problème d'importance, vital, celui posé par la mondialisation et par ses conséquences malheureuses ou heureuses sur l’existence de nos concitoyens. L'attention des politiques et des médias n'est dirigée que sur un évènement prochain – et en réalité assez insignifiant si l’on se réfère au dernier quinquennat - l'élection présidentielle de 2007 .

Telle est la logique de la Vème République. Elle a été inspirée par un homme exceptionnel aux prises avec des évènements exceptionnels. Hanté par le désastre de Juin 40, il a cru devoir doter la France d'un système quasi monarchique. La réduction du mandat présidentiel à cinq ans collant à celui de l'Assemblée a altéré la cohérence du texte. L'effacement humiliant des élus en est accentué. Les compétences des hommes et des femmes ayant consacré leur vie à la politique sont gaspillées. Les divers courants de la volonté populaire sont dérivés vers la futilité ou endigués dans l’attentisme. C'est pourquoi le peuple, privé de sa représentation légitime la cherche si souvent dans la rue. Le pouvoir qui se voulait fort étale ses faiblesses et n’entame pas les réformes urgentes et laisse les déficits filer.

Il est évident que, sauf à glisser dans l'anarchie, il faut retrouver au plus vite les équilibres d'une vraie démocratie représentative, à l'image des autres pays de l'Union européenne.

Dans ce numéro de France-Forum, des réponses sont esquissées. Nous souhaitons qu'elles soient enrichies par les citoyens, soucieux de sortir nos institutions du cloaque dans lequel elles s'enfoncent de plus en plus.

SOMMAIRE

> Editorial


Le chaos institutionnel : en sortir !

> Refonder nos institutions et notre démocratie
par France-Forum

> Appliquer la constitution pour ne pas la changer !
par François-Georges Dreyfus

> Pour un retour à la réalité et à la démocratie
par François Bayrou

> Le Parlement, expression de la volonté nationale
par   Clémentine Dietrich

> L’intercommunalité à la croisée des chemins
par Jacques Pélissard

> Sur la Constitution - Interview de Michel Charasse
par Albert Kalaydjian

> Sur les institutions - Interview de Dominique Reynié
par Albert Kalaydjian

>Faut-il une VIè République ?
par Emmanuel de Crouy-Chanel 

> Justice : retrouver la confiance
par Gérard Vanier

Dossiers et études

> Immigration et chômage : tabou ou fantasme ?
par Christian Savès et Jean-Pierre Prévost

> Galbraith, l’iconoclaste
par Jean-Marie Daillet

> L’Europe et l’énergie
par René Foch

> Pour une politique étrangère commune de l’Europe
par Jean-Marie Le Breton

> Bulgarie 2006 : enjeux croisés de l’adhésion à l’Union européenne et de l’élection présidentielle
par François Frison-Roche           

> L’homme qui aimait les lettres d’injures
par Jean-Marie Daillet

> La vie littéraire
par Philippe Sénart

Arts

> Sensation - Emotion
par Françoise Colin-Bertin

> Italia nova : une aventure de l’art italien 1900-1950
par Jean-Pierre Prévost

Mots et humeurs

> Le dictionnaire du sens interdit
par André Le Gall

Notes de lecture

> Le procès de Jean XXIII – Dix semaines qui ébranlèrent l’Eglise de Christian Borromée
par Albert Kalaydjian

> Les courants religieux en Europe de Françoise Colin-Bertin
par Jacques Mallet

> Comment peut-on être Français ? de Chahdortt Djavann
par Christian Savès

> Une éducation manquée de Ghislain de Diesbach
par Dorothée Koechlin de Bizemont

> American vertigo de Bernard-Henri Lévy
par Jean-Marie Daillet

> Le vert et le rouge de Pierre Fauchon
par Albert Kalaydjian

> Le capitalisme total de Jean Peyrelevade
par Charles Delamare

Par France Forum Amiens
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Mardi 12 décembre 2006

Il peut être dangereux de demander à un professeur de droit public son avis sur les réformes à apporter aux institutions. Le risque est grand qu’il ne sorte de son chapeau une foultitude de modifications de détail, ingénieuses sans doute ; absconses, parfois ; impraticables, le plus souvent. Le principal travers de nous autres – constitutionnalistes en chambre – n’est-il pas une large méconnaissance des pratiques du jeu politique. Trop souvent, nous décrivons le système constitutionnel comme une mécanique, jeu d’engrenages (ex : les élections législatives déterminent la composition du gouvernement) et de leviers (où motion de censure et dissolution scellent la dépendance réciproque des pouvoirs exécutif et législatif). Illusion, que de croire que la règle puisse prospérer coupée de ses racines sociales, politiques ou philosophiques. Présomption, que de se flatter de connaître tous les effets induits d’une proposition de révision quand, devenue norme positive, elle devient pour les acteurs politiques un nouvel élément à partir duquel se déterminent stratégies et tactiques politiques, partisanes ou personnelles. Avons-nous à proposer des réformes institutionnelles ?

 

Et pourtant… Le citoyen peut-il se satisfaire du discrédit dans lequel semblent tombées les institutions chargées de définir et de réaliser le bien commun du pays ? La montée régulière de l’abstention, le déclin de l’audience des partis républicains ne constituent-ils pas un danger mortel pour la démocratie ? L’année que nous venons de vivre n’a-t-elle pas vu se succéder les symptômes d’une confusion grave dans les missions des organes constitutionnels ? l’échec d’un référendum législatif qui discrédite tout à la fois la représentation parlementaire (qui aurait voté à plus de 80 % le texte rejeté par les électeurs) et – ce qui est encore plus grave pour la légitimité du gouvernement – le maintien en place d’un président qui s’était pourtant personnellement engagé dans la campagne référendaire ; un ministre de la justice qui appelle publiquement des parlementaires à adopter une loi inconstitutionnelle, menace ceux qui voudraient faire jouer les mécanismes du contrôle de constitutionnalité, et est néanmoins maintenu dans ses fonctions ; la proclamation d’un état d’exception – l’état d’urgence – comme seul recours du gouvernement pour le rétablissement de l’ordre public ; le blocage de l’enseignement scolaire et universitaire pour un projet de loi qui n’aura trouvé de dignité ni dans les modalités de son adoption (violation d’un engagement de l’État de favoriser le dialogue syndical, présentation sous forme d’un amendement gouvernemental dispensant de recueillir l’avis préalable du Conseil d’État, adoption sans vote par le recours à l’article 49-3 de la Constitution malgré une majorité écrasante à l’Assemblée) ni dans celles de sa disparition (un Président de la République qui, tout en promulguant, s’autorise à demander l’inapplication de la loi ; un Premier ministre laissant aux présidents des groupes parlementaires de sa majorité le soin de déterminer la politique de la Nation ). Quand aux dernières affaires médiatisées, outre l’intensité de la lutte qu’elles laissent entrevoir entre membres d’un même gouvernement, elles rappellent également que plane sur le chef de l’État le soupçon d’avoir utilisé ses précédentes fonctions municipales ou ministérielles pour s’enrichir personnellement.

Une telle série de secousses politiques, dans une relative quiétude du contexte international et économique, rend perplexe sur la santé de la Constitution de 1958. Notre pays il est vrai, son histoire en témoigne, ne rechigne guère à l’euthanasie constitutionnelle, et la perspective de la proclamation d’un nouveau pacte républicain du balcon de l’hôtel de ville conserve un certain attrait romantique. La « VIe République » est au goût du jour, et chacun, notamment ceux qui aspirent au vedettariat sur la scène politique, d’en dessiner les contours. L’imagination, en ce domaine aussi, ayant ses limites, il n’est guère surprenant que reviennent un certains nombre de suggestions. Les apprentis constituants n’évitent pas toujours certains travers. Le premier est l’incohérence, une superposition de mesures qui, chacune louable individuellement, laissent perplexe dans leur compatibilité. Le second est le recyclage, c'est-à-dire la reprise de propositions initialement destinées, et toujours justifiées comme telles, à prévenir les situations de cohabitation. Or depuis les élections législatives de 2002, et l’instauration du quinquennat, il est plus difficile d’imputer à la cohabitation tous les vices du système. Le troisième, enfin, est le dogmatisme, consistant à penser l’équilibre des institutions au travers de la seule problématique des rapports constitutionnels entre le Gouvernement et le Parlement. S’y entend l’écho d’une vieille théorie classifiant les régimes politiques sur la plus ou moins stricte séparation des pouvoirs exécutifs et législatifs, dont il est à craindre qu’elle n’ait perdu depuis longtemps une large partie de sa valeur explicative.

Le régime parlementaire, dit-on, se caractérise par la motion de censure et le droit de dissolution, conditions d’une collaboration des pouvoirs exécutifs et législatifs. En réalité, hors crise grave de régime, il est normal que le Parlement ne censure jamais le Gouvernement, comme il est normal que la chambre basse ne soit jamais dissoute, comme mesure de rétorsion, par le Gouvernement (au sens large, le « pouvoir exécutif », mais il exécute moins ici le vœu du Parlement qu’il n’exécute une législature). Allons même plus loin : les pouvoirs sont si peu séparés qu’il est normal – et sans doute souhaitable – que ce soit la même personne, en tant que chef de parti, qui, tout à la fois, dirige le Gouvernement et tienne le Parlement. C’est la loi du « fait majoritaire », commune à notre pays et à tous nos voisins européens (du moins ordinairement). La preuve de la santé démocratique d’un pays n’est pas – l’a-t’elle jamais été ? – l’instabilité gouvernementale et l’indécision à sa tête. Dans ce cadre, la ligne de clivage ne passe plus entre le Gouvernement et le Parlement, mais entre la majorité et l’opposition. A la majorité la responsabilité de définir et de mener une politique ; à l’opposition, celle de l’obliger à agir en toute transparence sur ses buts, ses moyens et ses résultats, pour mettre le peuple le mieux à même de se prononcer lorsque vient pour lui l’heure de juger – au moment du renouvellement des mandats. Le véritable test démocratique pour des institutions ne git donc pas dans la plus ou moins grande facilité de la motion de censure. Il est dans l’étendue des pouvoirs qui sont laissés à l’opposition pour mener à bien sa mission, faire de la conduite des affaires publiques un objet de débat et de décision collective.

Sur ce point, sans doute, la Ve République accuse son âge. Dans un contexte marqué par la fragmentation des partis républicains et l’opposition au régime d’un puissant parti communiste, les rédacteurs de la nouvelle constitution, et le général de Gaulle au premier chef, ont eu pour priorité de remédier à l’impuissance de l’État. Le pouvoir serait légitime parce qu’il serait efficace. D’où la multiplication des mécanismes de rationalisation du parlementarisme visant tous à permettre au gouvernement de s’imposer à un parlement rétif. Couplé avec le fait majoritaire réalisé à partir de 1962 (le résultat des élections suivant la dissolution d’octobre préfigurant la bipolarisation de la vie politique imposée par l’élection du Président de la République au suffrage direct), cet arsenal procédural a trop souvent dispensé le gouvernement, et le parti majoritaire, d’avoir à justifier sa politique. Une interprétation possible du désaveu actuel de nos institutions est que, faute de répondre à cette exigence démocratique, le gouvernement a perdu en légitimité et, partant, se retrouve dangereusement affaibli quand vient le moment de définir la politique de la Nation. En bref, le principe d’une légitimité par l’efficacité se trouve renversé : le gouvernement est inefficace parce qu’il est moins légitime.

Ainsi posé, le problème dépasse la seule question constitutionnelle. De nombreux facteurs de civilisation sont ici à l’œuvre : une expression politique de l’individualisme contemporain se traduisant par une grande méfiance envers toute forme d’organisation collective ; l’affaiblissement considérable de l’idée nationale comme expression d’une identité collective et d’un projet commun des Français ; une internationalisation des échanges privant l’État, souverain sur son seul territoire, de sa prétention à traiter « verticalement » (c'est-à-dire dans un rapport de souverain à sujets) des problèmes de la société. La France par excellence, qui s’est construite dans l’union de l’État et de la Nation , Nation construite par l’État, État incarnation de la Nation , ne pouvait qu’être gravement affectée par une crise qui touche à la fois l’existence de la Nation et la puissance de l’État.

S’il faut donc relativiser l’importance des facteurs constitutionnels, il reste cependant un domaine où l’action politique reste pertinente et envisageable. Faut-il pour autant s’engager dans une VIe République ? C'est-à-dire, soyons clair sur la portée du terme (car un slogan ne saurait tenir lieu de politique), sur l’abrogation de la Ve République et l’adoption, par le pouvoir constituant originaire, d’une nouvelle constitution. Il existe des arguments en faveur d’une démarche aussi radicale. Incontestablement, les questions les plus importantes auxquelles est aujourd’hui confrontée la souveraineté étatique n’avaient pas été retenues en 1958 et sont entrées dans notre constitution – quand elles sont entrées – sous forme de révisions ponctuelles et confuses. Nous pensons ici à des questions aussi fondamentales que la réalisation de l’État de droit (pourquoi n’existe-t-il en France aucun contrôle a posteriori de la constitutionnalité des lois ? est-il normal qu’un citoyen doive s’en remettre principalement aux conventions internationales pour la garantie de ses libertés fondamentales ? que devient alors l’interprétation du texte constitutionnel ?), la construction européenne, la décentralisation, le pouvoir médiatique. Pourquoi donc ne pas reprendre l’édifice à la base, rationaliser la construction, l’ouvrir plus largement à d’autres questions que les rapports entre les pouvoirs constitués ? Parce que ce serait oublier, me semble-t-il, que la Constitution n’est pas n’importe quel texte juridique. Elle dit où se situe le pouvoir légal, elle structure la société politique. En d’autres termes, son premier mérite est d’exister, d’inscrire un État dans la durée, et les parenthèses constitutionnelles (ou du moins de la constitution écrite) sont aussi des moments d’incertitude, voire d’angoisse, pour une société. La Ve République n’est pas si radicalement viciée qu’il faille en arriver à une telle secousse dont, à vrai dire, on se demande bien ce qu’en serait le modus operandi. Il doit être possible de conserver ce qui fait d’elle ce subtil (mais oui) alliage d’une tradition républicaine séculaire et de délicate mécanique de pouvoirs et de contre-pouvoirs, capables de gêner et non de paralyser.

Ce n’est qu’en tremblant que le constituant doit porter la main à l’édifice, conscient qu’il mesure rarement pleinement les effets induits sur l’équilibre de l’ensemble par une modification même minime, en apparence. Alors, oui, la réforme est devenue nécessaire, le malaise institutionnel est une des causes de bien des maux dont souffre notre pays, mais méditons soigneusement où porter l’effort. Pour notre part, nous croyons que le point nodal de la crise de la légitimité du pouvoir est la crise de la démocratie (qui prend bien des formes, à commencer par l’installation d’une abstention massive, ou d’un soutien d’une partie de l’électorat à des partis antidémocratiques), est que l’un des facteurs constitutionnels de cette crise démocratique est l’insuffisante reconnaissance de l’importance du débat (dont la « com’ », en ce qu’elle implique d’adhésion manipulée, est trop souvent l’antithèse et le poison).

À ce stade, plusieurs pistes sont explorables. La première est celle de nouveaux modes d’implication des citoyens dans le débat public, de l’invention, en quelque sorte, de la démocratie pour le XXIe siècle. Au-delà du discours convenu sur la « démocratie participative » ou la « nouvelle gouvernance » (laquelle cache trop souvent le mépris ou le rejet des « vieux gouvernements » démocratiques), il faut reconnaître qu’il est souvent difficile de traduire dans les faits la générosité affichée des intentions. Plus que des textes, des pratiques sont à inventer. Peut-être le Conseil économique et social pourrait-il être davantage exploité ? Peut-être l’une et l’autre chambre du Parlement pourraient-elles faire un meilleur usage du droit de pétition, en s’obligeant, par exemple, à inscrire à leur ordre du jour une proposition de loi suggérée par un nombre suffisant de citoyens ? Peut-être, pourquoi pas, pourrait-on s’interroger sur les mérites et les conditions de mise en œuvre du référendum d’initiative populaire ?

Mais n’oublions pas pour autant les richesses offertes par une seconde piste, la bonne vieille représentation parlementaire. Le débat démocratique ne pourra en effet être porté, c’est notre conviction, que par des hommes (hommes ou femmes) qui prennent le temps d’étudier les questions dans le souci de l’intérêt général, en l’inscrivant dans un projet d’ensemble pour le pays (donc politique), et capables de leur donner une réelle résonnance médiatique. Les parlementaires, sans prétendre à l’exclusivité, ont vocation à réunir ces qualités ; les assemblées parlementaires ont vocation à être le premier lieu du débat démocratique national. Le sont-elles ? Pas assez. Des réformes constitutionnelles ou législatives pourraient-elles améliorer les choses ? Sans doute.

Ainsi, et dans cette logique, il est regrettable, et même scandaleux que les courants politiques significatifs (ce qui est affaire d’appréciation ; le seuil de 5 % des suffrages exprimés revient régulièrement dans la législation électorale ; on peut lui préférer un seuil par rapport aux inscrits si l’on se méfie des effets déformants de l’abstention) ne soient pas tous représentés dans au moins l’une des assemblées. Laquelle ? À tout prendre, la logique des institutions tendrait plutôt à faire bénéficier l’Assemblée nationale de ce qui doit être un gain de légitimité démocratique. Puisqu’il s’agit seulement de faire entendre une voix, il n’est d’ailleurs nul besoin de recourir à la proportionnelle intégrale. Il suffirait de limiter le recours au scrutin proportionnel pour l’élection d’une partie de l’assemblée, sur une base nationale ou grande-régionale (plus la circonscription est petite, plus une fraction importante de l’assemblée serait à élire à la proportionnelle, ce qui peut être un risque). Bien des mécanismes parlementaires pourraient de même être revisités pour renforcer les possibilités d’action des parlementaires critiques envers l’action de la majorité. Citons en vrac l’augmentation du nombre des commissions permanentes, une meilleure maîtrise par les parlementaires de leur ordre du jour, l’assouplissement des règles de constitution et de fonctionnement des commissions d’enquête, le renforcement des moyens, notamment humains, de contrôle et d’évaluation des politiques publiques, la présentation obligatoire de son programme par le gouvernement nouvellement formé. Faut-il aller au-delà et, dans une culture du consensus, donner au parlement les moyens d’une véritable paralysie de l’action gouvernementale ? Ce serait évidemment faire des parlementaires centristes les pivots de tout compromis. Faut-il au contraire considérer que la logique du débat démocratique ne trouve sa raison d’être que dans la possibilité d’une alternance, et favoriser la bipolarisation de la vie politique, ce qui lamine les partis centristes ? La question est ouverte, et l’on ne s’étonnera pas qu’elle traverse la nouvelle UDF.

Mais par-dessus tout, et s’il ne fallait qu’une réforme ce serait celle-là, il faut que les députés n’exercent que ce seul mandat. L’Assemblée nationale souffre aujourd’hui moins de son impuissance que de sa désaffection. Puisque, selon l’aphorisme de Montesquieu, tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser, ne laissons que ce seul pouvoir au député pour qu’au moins, à défaut d’en abuser, il en use ! Les bonnes raisons ne manquent pas, dira-t-on, en faveur du cumul d’un mandat local et national. Mais un simple député est-il à ce point ignorant des préoccupations des électeurs de sa circonscription ? Le travail d’équipe entre les élus locaux et leur parlementaire est-il à ce point inenvisageable ? En réalité, les députés sont prisonniers de la logique du système électoral. Dès lors qu’une élection uninominale par arrondissement suppose une forte notoriété locale, l’exercice d’un mandat local est un avantage considérable dans la lutte interne pour la candidature.

Emmanuel de Crouy-Chanel.

Par France Forum Amiens
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Samedi 17 février 2007

Une Ve République rénovée – Une réponse au Professeur de Crouy-Chanel

 

par Ange Fassiaux-Hermier

 

 

Dans son article relatif aux réformes à effectuer au niveau institutionnel, le Professeur de Crouy-Chanel nous expose plusieurs idées intéressantes mais périlleuses et incomplètes. Intéressantes car on ne peut qu’être d’accord devant l’insatisfaction du citoyen montrant son inquiétude par l’expansion abstentionniste et le vote aux extrêmes, amenant à voir la règle à travers « ses racines sociales, politiques ou philosophiques ». Incomplètes parce que le principe européen du fait majoritaire ne doit pas nous limiter dans des propositions de réforme de fond et parce que les éléments proposés de démocratie directe limitent l’intervention du peuple, titulaire de la souveraineté, aux fonctions de proposition et d’empêchement de la norme législative. Périlleuses enfin parce que les réformes qu’il propose entraînent indubitablement à un renforcement du parlementarisme majoritaire dont les dérives de nos précédentes Républiques vivant au gré des coalitions formées sont bien connues.

Car, selon nous, il ne s’agit pas de remettre en cause le parlementarisme mais de le repenser en réintroduisant trois notions fondamentales : une séparation effective des pouvoirs adaptée à une conception moderne du politique, un intérêt général démocratique et un Etat « effectif » de droit. Pourquoi réintroduire ces trois notions ? Parce que la démocratie idéale n’est plus celle imaginée par les Lumières et que le personnel politique a transformé le principe du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » en principe plus démagogique selon lequel « il vaut mieux bien plaire que bien faire ». Il ne s’agit pas non plus d’éliminer la Constitution de 1958 mais de contrer l’effet pervers de la pratique constitutionnelle des 45 dernières années.

Aussi, la première des questions à envisager est de trouver des parades, par quelques modifications de notre Constitution, au phénomène majoritaire. Les démocraties européennes modernes sont dirigées par un parti politique, celui de la majorité du moment, laissant à l’opposition la chance de conquérir le pouvoir aux élections suivantes. Cette bipolarisation de la vie politique laisse pour seule alternative au citoyen le choix entre la majorité au pouvoir et l’opposition, mettant de côté aussi bien les partis centristes qu’extrémistes et imposant une démocratie oligarchique. Il est clair que les partis extrémistes, arrivés au pouvoir en d’autres temps par la voie démocratique, ont bien évidemment rendu le système inopérant par la suite, en substituant une dictature à la démocratie. Il faut donc envisager de réintroduire une séparation des pouvoirs par un mécanisme de balance entre la majorité et l’opposition, permettant à l’une de freiner l’autre. Cette réforme doit se dérouler dans un premier temps aux deux niveaux de la représentation de la Nation : l’exécutif et le législatif. En effet, la dernière grande révision constitutionnelle française a permis au président de la République de « caler » son mandat sur celui de la représentation parlementaire, plaçant le leader du futur parti majoritaire à l’Assemblée nationale à la tête du pouvoir exécutif. L’exécutif et le législatif se retrouvent contrôler par le même parti (ou coalition de partis) laissant l’opposition dans un rôle de frein mais ne disposant d’aucune représentation réelle lui permettant de compter dans l’élaboration de la législation

Au niveau de l’exécutif, l’élection présidentielle pourrait permettre de remédier à cette situation ; il ne s’agirait plus d’élire le véritable chef du gouvernement en la personne du Président mais de passer par un système où le premier candidat du second tour prendrait le rôle de la présidence avec les pouvoirs qui lui sont confiés, et le second candidat prendrait le poste de Premier ministre. Cette réforme, loin d’être un lot de consolation pour le perdant, permettrait de rétablir dans leurs fonctions véritables les deux têtes de notre exécutif en confiant la magistrature morale au Président de la République et la direction gouvernementale au Premier ministre, comme la Constitution de 1958 l’avait prévu et tel que la cohabitation le faisait en son temps. Le fait majoritaire n’existerait plus alors au sein de l’exécutif, pas plus que l’attribution de la direction de la politique gouvernementale au Président. Les freins et contre-poids au sein de l’exécutif ont été révélés lors des différentes cohabitations, permettant un véritable équilibre du pouvoir entre la majorité et l’opposition.

Au niveau du législatif, une réforme doit également avoir lieu au sein du Parlement. Certes, le suffrage proportionnel doit être rétabli puisqu’il est le gage d’une représentation équitable des différentes conceptions politiques du peuple français ; mais, contrairement au Professeur de Crouy-Chanel, ce suffrage ne doit pas être que partiellement proportionnel entraînant une discrimination entre les circonscriptions électorales et surtout remettant en cause l’unité de la souveraineté nationale. La nécessaire révision doit au contraire se trouver au sein même du processus législatif en introduisant un renforcement du quorum nécessaire à l’adoption d’une loi. Le quorum actuel pour l’adoption d’une législation classique est la majorité simple, permettant ainsi au parti majoritaire d’adopter les lois qu’il souhaite tel un monarque de l’ancien régime. Cependant, avec la réintroduction du suffrage proportionnel et l’obligation d’obtenir un quorum des deux tiers des suffrages exprimés, le fait majoritaire peut être évité : d’une part, il n’y aurait plus de bipolarisation droite/gauche mais une coalition majoritaire regroupant les plus grands partis politiques (ce système se retrouve au niveau du Parlement européen bien que le quorum des deux-tiers ne soit pas requis) ; d’autre part, une coalition des extrêmes ne pourrait pas bloquer l’adoption d’une législation. En outre, la loi gagnerait en qualité puisqu’elle serait élaborée par un plus grand nombre de parlementaires et une réelle prise en compte des débats parlementaires aurait lieu. De plus, cette révision permettrait également de stopper l’hémorragie législative de ces dernières décennies en réduisant considérablement le nombre de textes législatifs, et surtout d’éviter le phénomène pervers du fait majoritaire des lois représailles. Ainsi, l’équilibre majorité/opposition de l’Assemblée nationale répondrait à l’équilibre de l’exécutif ; cette règle s’appliquerait également au niveau du Sénat.

La seconde question à envisager est la réintroduction de mécanismes permettant de mettre en œuvre un intérêt général démocratique ; en d’autres termes, il faut s’attacher à des processus permettant aux citoyens de s’investir à nouveau dans la gestion de la chose publique. Pourquoi une telle révision ? Car les événements récents ont montré combien les conceptions de la représentation parlementaire et de la Nation pouvaient s’opposer (deux  exemples : le référendum du 29 mai et la crise du CPE). Ce « clash » doit être à l’origine d’une modification pour prendre en compte les nouveaux facteurs de décision. Tout d’abord, il serait utile de recueillir l’avis des forces économiques et sociales de la Nation ; la procédure législative en gagnerait en crédibilité (pourquoi d’ailleurs ne pas passer par l’utilisation du Conseil économique et social ?). Cette chambre consultative devra refléter les multiples composantes de notre pays (universitaires, représentants syndicaux et sociaux, tissu économique composé des grandes entreprises mais également des PME et PMI, de l’artisanat, de la fonction publique, etc.). Ensuite, pour garantir un meilleur respect des libertés fondamentales, il serait utile de recueillir l’avis du pouvoir judiciaire, longtemps oublié jusque maintenant. Une seconde chambre consultative (peut être le Conseil supérieur de la Magistrature ?) rendra un avis plus technique mais utile sur la compatibilité de la loi avec nos droits fondamentaux. Mais, la participation de ces deux nouvelles chambres ne peut se faire qu’à la condition de retirer tout moyen de pression aux organes exécutifs (dissolution et le passage en force de l’article 49-3). Pour éviter un déséquilibre en faveur de l’Assemblée nationale, il faudra également lui ôter la possibilité de retirer la confiance au gouvernement. Ainsi, la production législative, plus lente certes, mais plus efficace car moins contestée, permettra aux citoyens de croire à nouveau en la Loi.

Cependant, la volonté de restaurer l’intérêt général démocratique passe également par l’intégration d’outils à la disposition des citoyens leur permettant de faire connaître leur opinion, d’agir dans ce sens et surtout de contrôler les organes représentatifs qui ne peuvent plus sanctionner mutuellement. Le Professeur de Crouy-Chanel envisage l’initiative populaire (quid du veto populaire ?), procédé essentiel mais insuffisant pour le contrôle de la représentation nationale. En effet, la Nation, en sa qualité de titulaire d’une souveraineté imprescriptible, doit pouvoir la reprendre à tout moment. Une procédure, connue récemment des européens avec la dernière élection du gouverneur de Californie, permettrait d’y remédier en engageant la responsabilité des représentants sur la politique menée, non plus au moment des élections, mais à tout moment par l’intermédiaire d’une révocation de ce dernier à la demande de la population l’ayant élu : le « Recall ». Bien évidemment, il faudra limiter l’usage de ce procédé pour éviter tout abus (dépenses des deniers publics sans aucune raison justifiable aux yeux des citoyens, crimes de sang, mise en examen pour des délits pouvant entraîner la privation des droits d’éligibilité). Cette procédure populaire laisserait croire que nos représentants ne seraient plus dans une optique d’action mais de conservation ; l’initiative populaire prendrait alors le relais pour pousser ce représentant à agir conformément à la volonté de la Nation.

Enfin, pour conserver cet intérêt général démocratique et donner une chance aux nouvelles idées, tout en évitant une professionnalisation de la politique, il serait judicieux, tel que le Professeur de Crouy-Chanel le dit, de limiter le mandat d’un député (et plus largement de tout représentant) à ce seul mandat. Mais, il faudrait également étendre la durée de ce mandat pour lui permettre une politique à plus long terme. Cependant, afin d’éviter le risque électoraliste, il serait souhaitable d’empêcher le renouvellement du mandat (un seul mandat et une seule fois !).

La troisième et dernière question à envisager est celle du rétablissement d’un Etat de droit digne de ce nom. Un pouvoir, trop souvent oublié pour ne pas dire mis de côté, doit également permettre aux citoyens de retrouver la foi en la vertu du droit. Notre pouvoir judiciaire, bien mal en point, doit retrouver une vigueur à l’égal de ses homologues anglo-saxons d’Amérique du Nord. Pour cela, l’exécutif comme le législatif ne doivent pas intervenir dans la nomination des juges constitutionnels (le fait majoritaire étant une nouvelle fois présent) ; ces derniers doivent provenir du peuple, mais sous la condition d’une éligibilité capacitaire (seuls les détenteurs de diplômes de haut degré et l’excellente connaissance des rapports institutionnels et des droits fondamentaux permettraient de postuler à la fonction prestigieuse). Le mandat qui leur serait donné devra leur garantir l’indépendance et l’impartialité. De la même manière, cette juridiction supérieure aura pour tâche d’unifier les deux ordres juridictionnels en se trouvant placer à leur tête. Ces derniers devront également obtenir les moyens, techniques comme financiers, pour donner à la Nation une justice rapide, efficace et équitable. De même, le Conseil supérieur de la Magistrature doit trouver une indépendance complète. Cette réforme ne pourra se faire bien entendu sans oublier le contexte des constructions communautaire et internationale.

Par Ange FASSIAUX-HERMIER.

Par France Forum Amiens
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