Une Ve République rénovée – Une réponse au Professeur de Crouy-Chanel
par Ange Fassiaux-Hermier
Dans son article relatif aux réformes à effectuer au niveau institutionnel, le Professeur de Crouy-Chanel nous expose plusieurs idées intéressantes mais périlleuses et incomplètes. Intéressantes car on ne peut qu’être d’accord devant l’insatisfaction du citoyen montrant son inquiétude par l’expansion abstentionniste et le vote aux extrêmes, amenant à voir la règle à travers « ses racines sociales, politiques ou philosophiques ». Incomplètes parce que le principe européen du fait majoritaire ne doit pas nous limiter dans des propositions de réforme de fond et parce que les éléments proposés de démocratie directe limitent l’intervention du peuple, titulaire de la souveraineté, aux fonctions de proposition et d’empêchement de la norme législative. Périlleuses enfin parce que les réformes qu’il propose entraînent indubitablement à un renforcement du parlementarisme majoritaire dont les dérives de nos précédentes Républiques vivant au gré des coalitions formées sont bien connues.
Car, selon nous, il ne s’agit pas de remettre en cause le parlementarisme mais de le repenser en réintroduisant trois notions fondamentales : une séparation effective des pouvoirs adaptée à une conception moderne du politique, un intérêt général démocratique et un Etat « effectif » de droit. Pourquoi réintroduire ces trois notions ? Parce que la démocratie idéale n’est plus celle imaginée par les Lumières et que le personnel politique a transformé le principe du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » en principe plus démagogique selon lequel « il vaut mieux bien plaire que bien faire ». Il ne s’agit pas non plus d’éliminer la Constitution de 1958 mais de contrer l’effet pervers de la pratique constitutionnelle des 45 dernières années.
Aussi, la première des questions à envisager est de trouver des parades, par quelques modifications de notre Constitution, au phénomène majoritaire. Les démocraties européennes modernes sont dirigées par un parti politique, celui de la majorité du moment, laissant à l’opposition la chance de conquérir le pouvoir aux élections suivantes. Cette bipolarisation de la vie politique laisse pour seule alternative au citoyen le choix entre la majorité au pouvoir et l’opposition, mettant de côté aussi bien les partis centristes qu’extrémistes et imposant une démocratie oligarchique. Il est clair que les partis extrémistes, arrivés au pouvoir en d’autres temps par la voie démocratique, ont bien évidemment rendu le système inopérant par la suite, en substituant une dictature à la démocratie. Il faut donc envisager de réintroduire une séparation des pouvoirs par un mécanisme de balance entre la majorité et l’opposition, permettant à l’une de freiner l’autre. Cette réforme doit se dérouler dans un premier temps aux deux niveaux de la représentation de la Nation : l’exécutif et le législatif. En effet, la dernière grande révision constitutionnelle française a permis au président de la République de « caler » son mandat sur celui de la représentation parlementaire, plaçant le leader du futur parti majoritaire à l’Assemblée nationale à la tête du pouvoir exécutif. L’exécutif et le législatif se retrouvent contrôler par le même parti (ou coalition de partis) laissant l’opposition dans un rôle de frein mais ne disposant d’aucune représentation réelle lui permettant de compter dans l’élaboration de la législation
Au niveau de l’exécutif, l’élection présidentielle pourrait permettre de remédier à cette situation ; il ne s’agirait plus d’élire le véritable chef du gouvernement en la personne du Président mais de passer par un système où le premier candidat du second tour prendrait le rôle de la présidence avec les pouvoirs qui lui sont confiés, et le second candidat prendrait le poste de Premier ministre. Cette réforme, loin d’être un lot de consolation pour le perdant, permettrait de rétablir dans leurs fonctions véritables les deux têtes de notre exécutif en confiant la magistrature morale au Président de la République et la direction gouvernementale au Premier ministre, comme la Constitution de 1958 l’avait prévu et tel que la cohabitation le faisait en son temps. Le fait majoritaire n’existerait plus alors au sein de l’exécutif, pas plus que l’attribution de la direction de la politique gouvernementale au Président. Les freins et contre-poids au sein de l’exécutif ont été révélés lors des différentes cohabitations, permettant un véritable équilibre du pouvoir entre la majorité et l’opposition.
Au niveau du législatif, une réforme doit également avoir lieu au sein du Parlement. Certes, le suffrage proportionnel doit être rétabli puisqu’il est le gage d’une représentation équitable des différentes conceptions politiques du peuple français ; mais, contrairement au Professeur de Crouy-Chanel, ce suffrage ne doit pas être que partiellement proportionnel entraînant une discrimination entre les circonscriptions électorales et surtout remettant en cause l’unité de la souveraineté nationale. La nécessaire révision doit au contraire se trouver au sein même du processus législatif en introduisant un renforcement du quorum nécessaire à l’adoption d’une loi. Le quorum actuel pour l’adoption d’une législation classique est la majorité simple, permettant ainsi au parti majoritaire d’adopter les lois qu’il souhaite tel un monarque de l’ancien régime. Cependant, avec la réintroduction du suffrage proportionnel et l’obligation d’obtenir un quorum des deux tiers des suffrages exprimés, le fait majoritaire peut être évité : d’une part, il n’y aurait plus de bipolarisation droite/gauche mais une coalition majoritaire regroupant les plus grands partis politiques (ce système se retrouve au niveau du Parlement européen bien que le quorum des deux-tiers ne soit pas requis) ; d’autre part, une coalition des extrêmes ne pourrait pas bloquer l’adoption d’une législation. En outre, la loi gagnerait en qualité puisqu’elle serait élaborée par un plus grand nombre de parlementaires et une réelle prise en compte des débats parlementaires aurait lieu. De plus, cette révision permettrait également de stopper l’hémorragie législative de ces dernières décennies en réduisant considérablement le nombre de textes législatifs, et surtout d’éviter le phénomène pervers du fait majoritaire des lois représailles. Ainsi, l’équilibre majorité/opposition de l’Assemblée nationale répondrait à l’équilibre de l’exécutif ; cette règle s’appliquerait également au niveau du Sénat.
La seconde question à envisager est la réintroduction de mécanismes permettant de mettre en œuvre un intérêt général démocratique ; en d’autres termes, il faut s’attacher à des processus permettant aux citoyens de s’investir à nouveau dans la gestion de la chose publique. Pourquoi une telle révision ? Car les événements récents ont montré combien les conceptions de la représentation parlementaire et de la Nation pouvaient s’opposer (deux exemples : le référendum du 29 mai et la crise du CPE). Ce « clash » doit être à l’origine d’une modification pour prendre en compte les nouveaux facteurs de décision. Tout d’abord, il serait utile de recueillir l’avis des forces économiques et sociales de la Nation ; la procédure législative en gagnerait en crédibilité (pourquoi d’ailleurs ne pas passer par l’utilisation du Conseil économique et social ?). Cette chambre consultative devra refléter les multiples composantes de notre pays (universitaires, représentants syndicaux et sociaux, tissu économique composé des grandes entreprises mais également des PME et PMI, de l’artisanat, de la fonction publique, etc.). Ensuite, pour garantir un meilleur respect des libertés fondamentales, il serait utile de recueillir l’avis du pouvoir judiciaire, longtemps oublié jusque maintenant. Une seconde chambre consultative (peut être le Conseil supérieur de la Magistrature ?) rendra un avis plus technique mais utile sur la compatibilité de la loi avec nos droits fondamentaux. Mais, la participation de ces deux nouvelles chambres ne peut se faire qu’à la condition de retirer tout moyen de pression aux organes exécutifs (dissolution et le passage en force de l’article 49-3). Pour éviter un déséquilibre en faveur de l’Assemblée nationale, il faudra également lui ôter la possibilité de retirer la confiance au gouvernement. Ainsi, la production législative, plus lente certes, mais plus efficace car moins contestée, permettra aux citoyens de croire à nouveau en la Loi.
Cependant, la volonté de restaurer l’intérêt général démocratique passe également par l’intégration d’outils à la disposition des citoyens leur permettant de faire connaître leur opinion, d’agir dans ce sens et surtout de contrôler les organes représentatifs qui ne peuvent plus sanctionner mutuellement. Le Professeur de Crouy-Chanel envisage l’initiative populaire (quid du veto populaire ?), procédé essentiel mais insuffisant pour le contrôle de la représentation nationale. En effet, la Nation, en sa qualité de titulaire d’une souveraineté imprescriptible, doit pouvoir la reprendre à tout moment. Une procédure, connue récemment des européens avec la dernière élection du gouverneur de Californie, permettrait d’y remédier en engageant la responsabilité des représentants sur la politique menée, non plus au moment des élections, mais à tout moment par l’intermédiaire d’une révocation de ce dernier à la demande de la population l’ayant élu : le « Recall ». Bien évidemment, il faudra limiter l’usage de ce procédé pour éviter tout abus (dépenses des deniers publics sans aucune raison justifiable aux yeux des citoyens, crimes de sang, mise en examen pour des délits pouvant entraîner la privation des droits d’éligibilité). Cette procédure populaire laisserait croire que nos représentants ne seraient plus dans une optique d’action mais de conservation ; l’initiative populaire prendrait alors le relais pour pousser ce représentant à agir conformément à la volonté de la Nation.
Enfin, pour conserver cet intérêt général démocratique et donner une chance aux nouvelles idées, tout en évitant une professionnalisation de la politique, il serait judicieux, tel que le Professeur de Crouy-Chanel le dit, de limiter le mandat d’un député (et plus largement de tout représentant) à ce seul mandat. Mais, il faudrait également étendre la durée de ce mandat pour lui permettre une politique à plus long terme. Cependant, afin d’éviter le risque électoraliste, il serait souhaitable d’empêcher le renouvellement du mandat (un seul mandat et une seule fois !).
La troisième et dernière question à envisager est celle du rétablissement d’un Etat de droit digne de ce nom. Un pouvoir, trop souvent oublié pour ne pas dire mis de côté, doit également permettre aux citoyens de retrouver la foi en la vertu du droit. Notre pouvoir judiciaire, bien mal en point, doit retrouver une vigueur à l’égal de ses homologues anglo-saxons d’Amérique du Nord. Pour cela, l’exécutif comme le législatif ne doivent pas intervenir dans la nomination des juges constitutionnels (le fait majoritaire étant une nouvelle fois présent) ; ces derniers doivent provenir du peuple, mais sous la condition d’une éligibilité capacitaire (seuls les détenteurs de diplômes de haut degré et l’excellente connaissance des rapports institutionnels et des droits fondamentaux permettraient de postuler à la fonction prestigieuse). Le mandat qui leur serait donné devra leur garantir l’indépendance et l’impartialité. De la même manière, cette juridiction supérieure aura pour tâche d’unifier les deux ordres juridictionnels en se trouvant placer à leur tête. Ces derniers devront également obtenir les moyens, techniques comme financiers, pour donner à la Nation une justice rapide, efficace et équitable. De même, le Conseil supérieur de la Magistrature doit trouver une indépendance complète. Cette réforme ne pourra se faire bien entendu sans oublier le contexte des constructions communautaire et internationale.
Par Ange FASSIAUX-HERMIER.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires