France Forum Amiens

La parole au peuple

Mardi 29 mai 2007

29/05/07

Par Jean-Pierre PREVOST

 L’élection présidentielle était-elle jouée avant que ne commence la campagne électorale proprement dite ? On peut se le demander, si l’on se reporte aux premiers sondages, une fois connus le nom des candidats et la percée surprise de François Bayrou enregistrée. Le score du second tour était ainsi annoncé trois mois à l’avance et sans cesse confirmé, la victoire de Nicolas Sarkozy sur Ségolène Royal étant programmée sans aucune exception par tous les instituts de sondage. Les mêmes indiquaient unanimement que seul François Bayrou, s’il parvenait au second tour, était susceptible de battre le candidat de l’UMP, ce qui explique sans doute la concentration des attaques contre le candidat centriste –au nom de " l’impératif démocratique " a osé écrire Le Monde !- à l’approche du premier tour.

La palme revient donc aux instituts de sondage qui cette fois-ci ne se sont pas trompés, hors quelques dérapages suspects, tant sur les pourcentages que sur l’ordre d’arrivée, avec cependant une surévaluation du score de Le Pen. Et il semble bien que les candidats aient peu ou prou aligné leur campagne sur les résultats annoncés. Nicolas Sarkozy, conscient que la France glissait à droite et soucieux de creuser l’écart à tout prix, a pu durcir son discours chaque jour un peu plus, sachant qu’il devait avant tout phagocyter l’électorat d’extrême- droite. Ségolène Royal a tenté désespérément de reprendre la main et de rassembler une gauche démonétisée faute d’avoir su moderniser son programme. Et François Bayrou s’est retrouvé bloqué à quelques encablures du second tour.

Etrange et passionnante campagne cependant qui a mobilisé l’opinion consciente qu’une nouvelle donne s’offrait au pays, une campagne dominée par la politique-spectacle, médias et sondages se relayant les uns et les autres et envahissant l’existence quotidienne des français. Les magazines " people " ne s’y sont pas trompés et l’assistance aux meetings des candidats a atteint des records incroyables, jamais vus auparavant, de même que, de son côté, l’activité sur internet.

Les premières victimes de cet engouement ont été les candidats marginaux dont les scores dérisoires confirment que les français, désormais accoutumés au mécanisme de l’élection présidentielle au suffrage universel– c’était la huitième édition !-, se sont efforcés de voter utile et ont écarté les candidatures de témoignage. On notera en particulier les derniers soupirs du parti communiste, ce qui crée une situation inédite à gauche, et l’élimination de l’extrême-droite " soft " de Philippe de Villiers, le seul qui ait tiré son épingle du jeu étant Olivier Besancenot, représentant d’un courant dur, non soluble dans la gauche traditionnelle.

 APEUREE ET INQUIETE

Le contraste n’en est que plus grand entre la vitalité, la jeunesse d’une campagne où s’affrontaient trois quinquagénaires, ce qui a permis d’atteindre un taux de participation record, et une opinion dominée par la peur et l’inquiétude, consciente du retard pris par notre pays après vingt cinq années d’immobilisme.

Un taux de chômage record, une croissance en panne, un endettement catastrophique et l’on pourrait continuer longtemps la liste, les français étaient parfaitement conscients de cette situation et savaient qu’à moins d’un vigoureux coup d’arrêt, la chute risquait de s’accélérer.

L’habileté de Nicolas Sarkozy, mais seul le candidat d’une droite dure et sûre d’elle-même pouvait le faire, aura été de délivrer une population relativement âgée de la peur et de l’inquiétude en désignant des boucs émissaires. S’en prendre aux immigrés avec des mots forts sur la polygamie et l’excision, dénoncer les jeunes délinquants , la " racaille ", désigner comme responsable de nos maux les héritiers de mai 1968, tout cela permettait de construire un discours positif en modernisant les thèmes habituels du Front National, qui finalement n’avaient pas été réunis avec cette force depuis les discours de la droite nationale sous la Troisième République, - les Croix de Feu et le colonel de La Rocque-, puis repris par Pétain, ceux du Travail à réhabiliter, de la Famille à protéger et de la Patrie à qui on rend son identité, tout cela camouflé, pour les estomacs délicats sous l’invocation des mânes de Jaurès et de quelques autres figures socialistes.

Le discours plus modéré de Le Pen, sous l’influence de sa fille, a donc totalement profité à Nicolas Sarkozy qui, le phénomène des vases communicants jouant à plein, a pu reprendre ces thèmes sans choquer outre mesure et récupérer son électorat.

De ce point de vue, les dernières déclarations sur les moines de Mont Saint Michel et les flèches des cathédrales étaient travail d’orfèvre, la cerise sur le gâteau d’une campagne du second tour gagnée d’avance tant les thèmes développés sécurisaient une opinion largement déprimée et permettaient de rompre avec le discours chiraquien.

LA FIN DU PARTI SOCIALISTE ?

Face à un tel rouleau compresseur, la candidate socialiste a fait de son mieux pour proposer le visage d’une gauche moderne. Mais que pouvait-elle faire sur la base d’un programme périmé bâti à partir d’un modèle vieux d’un demi-siècle et d’une stratégie obsolète d’union de la gauche. Chacun sait en Europe que le parti socialiste français appartient à la race des dinosaures, ses éléments les plus modernes se réclamant d’une inspiration social-démocrate qui dominait dans les pays scandinaves…il y a vingt ans au moins et remis en question depuis par la mondialisation.

Ces sociaux démocrates sont d’ailleurs sans doute minoritaires parmi les cadres du parti, le courant marxisant guesdiste l’ayant toujours emporté sur les tentatives que l’on pourrait qualifier d’humanistes, depuis Léon Blum au lendemain de la dernière guerre (on lira avec intérêt à ce sujet la biographie que vient de lui consacrer Serge Berstein chez Fayard) jusqu’à Michel Rocard et Jacques Delors.

 En réalité, ce n’est pas tant le retard pris par le parti à ravaler sa façade depuis l’échec de Jospin en 2002 qui explique la nouvelle défaite de la Gauche que l’absence d’une véritable révolution interne qui ne paraît pas possible sans une scission majeure du même genre que celle de 1920 d’où devait sortir le parti communiste.

On peut en tout cas se demander si l’existence du parti socialiste sous sa forme actuelle n’est pas menacée dans la mesure où il reste attaché à la stratégie d’Union de la Gauche qui avait un sens de I965 à I98I mais qui aujourd’hui, vu l’état du parti communiste, relève de l’acharnement thérapeutique.

L’apparition de Ségolène Royal au firmament des leaders politiques est, en tout cas, significative d’un signal de détresse et d’un espoir tout à la fois.

La proposition, restée sans lendemain, il est vrai, faite par le Premier Secrétaire du PS de créer un nouveau parti qui pourrait ne plus s’appeler socialiste et qui s’étendrait du centre à l’extrême gauche montre la gravité de la crise interne et le désarroi du principal responsable d’une gauche totalement ringardisée et que l’on sent doublement démoralisée tant par son échec électoral que par l’hémorragie des militants et électeurs socialistes vers le nouveau Mouvement Démocrate de François Bayrou.

 

L’IMPREVISIBLE MONSIEUR SARKOZY

Un taux de participation record, l’écart qui le sépare de sa rivale du second tour et une nouvelle victoire, dont personne ne doute, aux élections législatives permettent incontestablement au nouveau Président de la République de disposer d’une autorité et d’une légitimité incontestables. Reste à savoir ce qu’il en fera et comment il le fera. On a d’autant plus le devoir de s’interroger qu’aucun Chef de l’Etat, depuis Napoléon III n’a disposé d’une telle concentration des pouvoirs…qui s’étend aux puissances d’argent et à la quasi-totalité des médias !

Si son programme est connu, celui d’une droite décomplexée, plus colbertiste que libérale, qui ne répugne pas à regarder vers l’extrême droite, sa personnalité peut amener à se poser des questions, voire inquiéter. Dans la typologie des Présidents de la République, le nouveau chef de l’Etat tranche tant par ses origines, -pour la première fois un fils d’immigrés arrive à l’Elysée-, que par sa marche solitaire vers le pouvoir, son caractère et son mode de vie très " people ".

Le nouveau Président, il s’en fait gloire, ne doit rien à personne. Tous ses mandats, il les a conquis à la hussarde contre plus fort que lui, de la mairie de Neuilly à sa candidature présidentielle que Chirac et de Villepin ont tenté jusqu’au bout de faire capoter.

 

Sa passion du pouvoir et son goût non dissimulé pour l’argent n’auraient pas suffi sans une phénoménale ardeur au travail que n’annonçaient pas des études au demeurant médiocres, si on compare son cursus à celui de ses prédécesseurs et de ses rivaux.

Autoritaire, irascible, vindicatif, il va jusqu’aux extrêmes limites de ce que la loi autorise lorsqu’il s’agit, par exemple, d’éliminer un adversaire ou d’atteindre un objectif. Osant être lui-même jusque dans ses défauts, -son escapade sur le yacht de Bolloré le montre-, il sait manier avec un adresse aussi grande que son manque de scrupule la panoplie de moyens dont il peut disposer, sachant la faiblesse des hommes et des femmes lorsqu’ils sont soumis à une pression extrême. Là où il est, il veut tous les pouvoirs. En disposant désormais, sera-t-il capable de résister mieux que d’autre à l’ivresse du pouvoir absolu?

Même si rien n’autorise à le diaboliser à l’extrême, on ne peut s’empêcher de s’inquiéter de ses méthodes de gouvernement. L’opération séduction auprès de quelques électrons libres de la gauche que ne tente guère une nouvelle traversée du désert une fois passée, comment parviendra-t-il à freiner sa passion du pouvoir qui le conduit déjà à mettre sous tutelle, le mot est peut-être trop faible, tous ses ministres et à freiner la dérive inévitable d’un pouvoir sans contre poids. Connaît-on un exemple d’un pouvoir sans limite qui ne rend pas fou celui qui en dispose s’il rencontre des difficultés imprévues?

Aucun Président sous la Vème République ne s’est trouvé dans cette situation, même le Général De Gaulle. Jacques Chirac a cru pouvoir le faire en 2002 en fondant l’UMP mais, englué dans une politique politicienne et marqué par les mouvements sociaux de 1995, il était trop usé pour mener à bien sa tentative…d’autant plus que le futur Président allait rapidement lui arracher morceau par morceau la réalité du pouvoir.

Cette fois-ci, tout est réuni en une seule main, même s’il faut attendre le résultat des élections législatives pour en avoir confirmation, et la France va connaître pour cinq ans ou plus une situation plus proche de celle des régimes autoritaires, les libertés publiques en plus, que des démocraties à l’occidentale.

Ce serait aller trop vite en besogne pour en conclure que tout ce qui sera entrepris sera négatif, bien au contraire. Le nouveau Président va être en mesure d’entreprendre les réformes dont la France a impérativement besoin mais le fera-t-il et qui sera là pour empêcher les dérapages probables, étant donné la pression de son électorat et sa personnalité ?

 

LE PARI CENTRISTE

 

Dans cette décomposition-recomposition de la vie politique française que beaucoup espéraient depuis des lustres, l’entreprise de François Bayrou pourrait paraître chimérique s’il n’y avait sa conviction, l’écho qu’il rencontre dans l’opinion…et ses premiers résultats.

  

A la tête d’une UDF, amputée depuis cinq ans de la majorité de ses députés et finalement du seul membre des derniers gouvernements de l’époque chiraquienne, sans grands moyens et avec l’hostilité de la plupart des médias contrôlés par " les patrons du CAC 40 ", il a obtenu un score inimaginable pour tous les observateurs politiques qui le raillaient, le traitaient de " rêveur " et lui promettaient le destin de Chevènement la fois précédente, celui d’un " troisième homme " éphémère. Il a obtenu finalement plus de voix que Chirac, président sortant, au Ier tour de 2002.

Mais qu’importe d’avoir rassemblé près de 7 millions de voix, dans un système majoritaire à deux tours et alors que les élections législatives se font dans la foulée des présidentielles ! Les députés sortant centristes l’ont bien compris qui, à l’exception d’une minorité de courageux qui ont préféré la fidélité à leur conviction plutôt qu’une réélection assurée, se sont rués, avant le premier tour pour les plus pressés ou le second pour les autres, ouvriers de la onzième heure, vers le vainqueur annoncé. Il semble d’ailleurs que ce soient les derniers ralliés qui seront les mieux récompensés. On compte bien sur eux pour étouffer définitivement cette hydre centriste qui fit peur un moment et aurait pu l’emporter si Sarkozy n’avait pas été chasser aussi loin qu’il l’a pu sur les terres de Le Pen, pour assurer sa victoire.

Il y a tout lieu de penser que la dynamique présidentielle va parvenir à réduire comme peau de chagrin la représentation des électeurs de François Bayrou à l’Assemblée, donnant en apparence raison à ceux qui ont toujours pensé que le Centre n’avait d’avenir qu’à droite, une Droite dont il constituait en quelque sorte la roue de secours.

Une telle fatalité n’existe pourtant que dans l’esprit de ceux qui s’en servaient et s’en servent encore comme excuse ou dans celui d’analystes politiques engoncés dans leurs habitudes de pensée. A mon sens, ce mouvement a été brisé le jour où François Bayrou et Anne-Marie Comparini, résistant aux pressions incroyables du parti chiraquien ont barré la route, au Conseil régional de Rhône-Alpes, à l’élection d’un candidat de droite allié au Front National et en obtenant à cette fin le soutien des socialistes.

Il a fallu du temps, plus de dix ans pour tirer la leçon de cet évènement local et renouer avec un comportement antérieur à 1965 et à l’époque du Programme commun socialo-communiste. Constater qu’il n’y a pas de pestiférés dans la politique française et que tous les partis de gouvernements sont fréquentables, ce qui ne signifie pas que l’on doive s’inféoder à l’un plutôt qu’à l’autre, c’est renouer avec une tradition constante brutalement interrompue en 1965 avec l’échec de la Grande Fédération, soutenue avec enthousiasme, à l’époque, par un Congrès MRP quasi-unanime entraîné par Jean Lecanuet et Joseph Fontanet.

L’entreprise était chimérique à l’époque. Le parti communiste pesait trop lourd à gauche et la guerre scolaire n’était pas éteinte. Pourtant Jean Lecanuet devait courageusement relever le drapeau centriste mais sans parvenir à entraîner un mouvement d’opinion suffisant. Il y perdit -déjà!- tous ses députés sauf un, Pierre Abelin, dont les survivants , Pierre Méhaignerie en tête, se sont de nouveau ralliés à la majorité présidentielle en 2002, et dut finalement abandonner la partie en soutenant le plus centriste, à l’époque des hommes de droite, Giscard d’Estaing qui fut finalement renversé avec la complicité, sinon plus de Jacques Chirac !

  

La leçon de toute cette période est limpide : rien ne prédestine le Centre a être l’allié obligé, permanent et inconditionnel de la Droite ni d’ailleurs de personne d’autre ! Bien plus,dans un pays où cohabitent, selon la distinction fameuse de notre regretté ami René Rémond, une Droite légitimiste de caractère monarchique et à tendance hégémonique et une Droite orléaniste républicaine et opportuniste, le Centre peut gouverner utilement avec celle-ci mais il est réduit à faire de la figuration avec celle-là.

Une nouvelle période s’ouvre désormais. Le nouveau Président s’est fait élire sous des oripeaux populistes et œcuméniques à la fois, de la dénonciation de la " racaille " à la lecture de la lettre de Guy Moquet (il ne pouvait bien sûr pas retenir , comme l’avait fait cependant Aragon, celle de Guy Dru, puisqu’il appartenait à cette famille centriste qui le gêne et qu’il rêve d’étouffer. Il incarne, à l’évidence,avec ses lieutenants, une Droite intransigeante et hautaine incompatible avec l’humanisme centriste car elle s’appuie sur la réussite individuelle, " le fait qu’être en haut de l’échelle se suffit à lui-même comme justification morale ", pour reprendre l’heureuse formule d’un de nos amis (1) et en corollaire la mise sous contrôle social voire de d’exclusion et la répression des autres, les " perdants " à la première infraction avec des peines plancher pour les récidivistes..

Dès lors, et si l’on tient compte de l’état de délabrement de la Gauche française, qui ne s’est toujours pas remise de la chute de Berlin et de l’effondrement de l’idéologie marxiste et qui continue de considérer dans son ensemble comme suspecte les idées rénovatrices adoptées depuis déjà longtemps par les socialistes étrangers, et même les communistes en Italie, on vient de le voir, ce serait en quelque sorte renoncer à marquer de son empreinte l’histoire politique de ce pays, et faire perdre à la France une chance, que de ne pas profiter d’un moment où les cartes politique sont profondément rebattues, pour passer d’un centrisme incertain et fugace à une " Force Centrale ", dont l’électorat démocrate-chrétien, qui n’a jamais été de droite, demeure un élément essentiel.

C’est bien entendu prendre le risque d’une longue traversée du désert, d’un enfantement dans la douleur qui découragera les plus pressés, mais l’accueil fait à l’annonce d’un nouveau parti centriste, le Mouvement Démocrate, est significatif d’une attente et d’une ouverture. Rien n’est joué, la situation n’est pas figée et l’avenir dépend bien sûr du comportement de tous les acteurs. Après une nouvelle donne, il faut attendre que toutes les cartes soient retournées pour connaître les gagnants, ce qui ne se fera pas en quelques semaines, ni même en quelques mois. Mais il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, on le sait. La rencontre d’un homme, d’une situation et d’un courant d’opinion offrent au Centre une nouvelle chance, sa première depuis longtemps, même s’il faut s’attendre à bien des remous, à bien des tempêtes…

 

Jean-Pierre Prévost

 

(1) Emmanuel de Crouy-Channel, président du nouveau club France Forum d’Amiens.

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