France Forum Amiens

le contrôle du Progrès ?

Lundi 26 mai 2008

S'il est un domaine où la technique a progressé et continue de progresser de manière prodigieuse au point de devenir pratiquement incontrôlable, c'est bien celui de la communication. La découverte de l'imprimerie avait ouvert à l'humanité une ère nouvelle, la révolution numérique que nous commençons de vivre est beaucoup plus foudroyante et menaçante pour les valeurs que nous considérons comme essentielles.

Nous vivons désormais dans l'immédiateté, dans le bombardement incessant d'une communication presque totalement futile qui aboutit au relachement des liens sociaux au profit d'un individualisme permanent camouflé par des liens virtuels et fugitifs au détriment des institutions et des médias traditionnels: famille, école,corps intermédiaires, presse écrite (autre que magazine people!), etc. L'individu devient l'esclave de son ordinateur, un simple clic remplaçant la participation proprement dite.

N'est-ce pas en développant la réflexion éthique, en refusant la facilité d'une participation virtuelle, en trouvant un langage qui corresponde aux préoccupations profondes de chacun, en réfléchissant aux tendances de fond qui travaillent notre société que la démocratie parviendra à tirer le meilleur parti de la révolution numérique?

Lire à ce sujet: "La société immédiate" de Pascal Josèphe (Calmann-Lévy 2008)


Par Jean-Pierre PREVOST.

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Lundi 2 juin 2008

Si on définit le progrès comme étant le fait pour l'homme d'avancer dans l'espace, c'est-à-dire vers l'amélioration, la perfectibilité - de lui et par extension du monde - on comprend que cela le conduit à agir sur la nature, à prendre des risques. De là découlent deux impacts, à la fois l'envie de faire de nouvelles découvertes et la menace d'être entraîné vers "toujours plus".
 

Le progrès pour quoi faire ? Pour alléger les tâches de l'homme, pour améliorer sa vie, sa santé, ses conditions de vie, ses connaissances, lui donner par exemple une meilleure santé et une vie plus longue lui permettant de diversifier ses activités et centres d'intérêt ou plus de temps libre en allégeant la pénibilité de son travail ? On répond alors au premier impact et on peut s'interroger sur pourquoi on voudrait le freiner ou le combattre. Pourquoi en effet lutter contre ce qui apporte de l'amélioration et des satisfactions ? Cela justifie même la prise de risque.


Le progrès est irréversible (quelque part il a conduit l'homme à sortir de la caverne), il est donc impossible d'enrayer le mouvement, d'où le second impact : trop de rapidité, risque d'être débordé, de ne plus maîtriser, de ne pas comprendre, d'être dépassé. Alors le combattre ou le freiner devient l'élément essentiel. On voit donc en lui quelque chose de négatif. Dans le même esprit, l'emballement conduit à des excès "science sans conscience, n'est que ruine de l'âme..."(Rabelais).


En effet, agir sur la nature peut avoir des conséquences, la prise de risque étant insuffisamment ou mal calculée. On connaît mal les effets à terme des actions entreprises sur la nature, l'environnement et donc sur l'homme. Dans le même esprit, les gains de productivité, par exemple, ont-ils des conséquences sur la notion de travail ? Comment apprécier la balance entre le gain et la perte ?


On voit ainsi se développer la crainte, l'inquiétude face à l'avenir, la peur du changement. Un "syndrome" type des "canuts de Lyon" serait-il de retour ?

La difficulté est que bien souvent le progrès scientifique, les progrès technologiques, les gains de productivité vont plus vite que la capacité de l'homme à comprendre cette évolution et les transformations qu'elle entraîne.


Ainsi en est-il de son adaptation à de nouvelles conditions de travail. Or c'est bien une nouvelle organisation du travail qui est nécessaire, de nouveaux types d'emplois doivent être créés ou sont en cours de développement.


On occulte, dans un premier temps, que le progrès s'accompagne de développement des connaissances et de la formation, que le progrès technologique développe des emplois nouveaux et souvent plus qualifiés, que tout cela contribue à davantage de compétences. L'idée que l'homme libéré des tâches aliénantes, répétitives et harassantes trouve du temps pour se perfectionner ou améliorer ses conditions de vie passe après le constat que des hommes sont laissés "au bord de la route", qu'ils deviennent des inadaptés. Ce n'est que dans un second temps que le progrès sera considéré comme bénéfique puisque les améliorations qu'il aura produites favoriseront la prise en charge plus « solidaire » de ces personnes. Bien évidemment, tout cela prend du temps au risque de faire du constat négatif la conséquence du progrès.


Ainsi en est-il des progrès de la médecine et de la biologie qui ont considérablement amélioré la santé, allongé la durée de vie mais dans quelles conditions et pour quel effet dans une société où les personnes âgées sont mises à l'écart.


Le risque aussi est de voir dans toute découverte, qu'elle soit scientifique ou non, un progrès. Là réside peut être l'erreur majeure ou l'incompréhension qui conduit à renforcer le sentiment d'inquiétude et d'insécurité. Peut être est-ce précisément l'envie de découvrir qui anime les chercheurs et les amène à trouver quelque chose qui en finalité n'est pas un progrès. C'est le premier impact abordé plus haut qui a dérapé.


Ces quelques réflexions traduisent la complexité d'un sujet qui ne permet pas des solutions simples. D'où la nécessité d'avoir une attitude humble face au progrès, de ne pas le considérer comme un but en soi faisant abstraction du reste. Cela signifie adopter une attitude de précaution, faire une pause, poser un moratoire permettant de prendre en compte l'évolution, de la comprendre et de la partager.


Combattre ne sert à rien mais apprendre à pondérer, à évaluer, à fixer des objectifs et à les analyser et aussi à peser le risque serait une attitude sereine et intelligente pour permettre que le progrès en soit un.

 

Par France Forum Amiens
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Mercredi 19 novembre 2008

Qui voudrait « contrôler » le progrès médical ? La finalité du progrès médical est la santé, or chacun, individuellement, y aspire. La santé est définit par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme un état de complet bien-être, tant physique, psychique que sociale, et ne se limite pas à l’absence de pathologies. La demande de santé devient aussi une demande « de corps performant» beaux, jeunes, sportifs, intelligents et, de surcroît, bien inséré socialement ! La médecine du « désir » est illustrée notamment par les prouesses de l'assistance médicale à la procréation et de la chirurgie et de la médecine esthétique... Le territoire de la santé évolue, il s'étend sous l'effet de la médicalisation voire de la «médicamentation» croissante du mal-vivre et des problèmes sociaux mais aussi avec l'apparition des « bien portants, médicalement traités » : femmes enceintes, jeunes enfants, femmes ménopausées, personnes âgées... 

 

Sous l’impulsion des chercheurs, la médecine élargit son champ de connaissance et étend ainsi son champ de compétence. Nous pouvons citer à titre d’exemple le rapport de l’Institut National de la Santé et de la Recherche médicale (INSERM) traitant des troubles des conduites de l’enfant et l’adolescent[1]. Ces troubles de conduite sont très divers allant de la crise de colère et des désobéissances répétées aux agressions graves comme le viol, les coups et blessures et le vol du délinquant. Nous assistons à une pénétration par le domaine médical de champs qui lui étaient auparavant étrangers comme le champ social, éducatif et judiciaire.

Cette médicalisation de la société tend à toucher tous les champs de la vie. « La médicalisation envahit les esprits et s’insinue dans tous les espaces où peut se manifester une préoccupation de santé »[2]. La santé et sa protection par la prévention sont devenues des valeurs centrales et prioritaires pour chacun, se hissant pour certains auteurs au rang d’idéologie. « Cette idéologie repose sur la promesse que l’absence de maladie grave et le maintien d’une grande vigueur physique et intellectuelle sont aujourd’hui possibles à condition d’agir selon les préceptes de l’évangile hygiéniste » [3].  Cette préoccupation serait donc omniprésente invitant chacun à se protéger des risques potentiels pour la santé partout et en permanence et souvent à se préserver de lui-même ! La question que l’on peut se poser est la suivante : est-ce la santé pénètre d’autres champs sociaux ou est-ce la société qui pénètre le champ de la santé ? Est-ce ainsi l’évolution sociale qui pousse le progrès médical et dans quelles mesures le progrès médical, producteur d’une offre nouvelle, ne créé-t-il pas une demande de santé sans cesse plus grande, sans cesse plus vaste ?

 

Lucien Sfez dans son ouvrage relate qu’une de ses amies avait subi une ovariectomie bilatérale à titre strictement préventif[4]. Ces pratiques renvoient aux développements de la médecine prédictive et des tests prénataux visant à détecter des gênes « défectueux » chez un enfant à naître. Lucien Sfez soulève alors la question suivante : « est-ce à la collectivité de payer pour le désir individuel de progéniture « défectueuse » ? » Ainsi dans le contexte économique délicat qu’ils connaissent, les systèmes de Sécurité sociale doivent-ils prendre en charge les soins d’un patient ayant une pathologie qui, dans la mesure du possible, aurait pu être évité par l’ablation pure et simple de l’organe ?

 

Le progrès notamment biomédical est pourtant source d’inquiétude. Si les connaissances de la médecine préventive amenaient déjà l’Etat à réglementer les comportements individuels au nom de la santé publique, les avancées de la médecine prédictive ouvrent de nouvelles perspectives. La médecine prédictive permet ainsi de déterminer, dès la période en anténatale, la probabilité de développer une maladie donnée. Les compagnies d’assurance se sont déjà intéressées aux possibilités offertes par cette avancée notamment pour se prémunir de tout risque évitable dans le cadre de leurs contrats[5]. Ce type d’application des avancées scientifiques risquerait ainsi d’exclure les personnes concernées en fonction de leur patrimoine génétique. L’application des avancées de la génétique dans bons nombres domaines d’activité a été soulevée[6]. Il ne faut pas oublier que dans le cadre d’une politique de santé publique visant à améliorer la santé de la population, les apports de la médecine prédictive sont séduisants au regard du « biopouvoir ». Ils pourraient ainsi permettre de « gommer » des pathologies, des handicaps auxquels la médecine curative n’est pas en mesure d’apporter des réponses et qui, par conséquent constitue une charge financière sur le système de santé et la société dans son ensemble. Cette approche amène certains à se poser cette question : l’eugénisme est-il l’horizon de la santé publique ?[7]

 

Dans une société où la santé, la jeunesse, la performance sont des valeurs centrales, la peur de la maladie, du handicap, de la déchéance et de la mort justifient-ils que l’on utilise le progrès médical à des fins politiques ? Pour le Professeur Francine Demichel, « On est en passe de réduire la politique à une morale, voire à une hygiène. On est passé d’un dressage chrétien du corps à un dressage médicale, athée mais tout aussi culturel. […] De cet immense champ d’action ouvert à la médecine naît une collaboration originale entre droit, ordre public et médecine. La médecine tient une place de plus en plus grande dans un Etat qui cherche à encadrer le bien être des citoyens. [8] »

Ce n’est donc pas le progrès qui doit être contrôlé car on prend alors le risque de tuer la créativité et l’évolution des connaissances, mais les applications qui en sont faites par la société.

 

Maxime GIGNON

 

 

 

 

 

 



[1] Expertise collective, troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent, INSERM, 2005.

[2] P. Aïach et D. Delanoë, L’ère de la médicalisation, Ecce homo sanitas, Economica, 1998, p. 26

[3] P. Aïach et D. Delanoë, op. cit. p. 30

[4] L. Sfez, La santé parfaite, Critique d’une nouvelle utopie, Edition du Seuil, 1995

[5] B. Godard. Médecine prédictive et problèmes d’assurance. ADSP, 34 ; 2001 : 59.

[6] J-F. Mattei. La médecine prédictive, entre éthique et politique. ADSP, 34 ; 2001 : 62-3.

[7] P. Lecorps, J-B. Paturet. Santé publique du biopouvoir à la démocratie. Editions ENSP, 1999.

[8] F. Demichel, op. cit. p. 91-92

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Samedi 22 novembre 2008

 

Benjamin Franklin, en 1775, posait un principe essentiel pour la sauvegarde des libertés dans la société et face à une possible dérive sécuritaire : « They who can give up essential liberty to obtain a little temporary safety deserve neither liberty nor safety » (on peut traduire : « Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté essentielle pour obtenir une sécurité temporaire minime ne méritent ni la liberté, ni la sécurité »). En d’autres termes, il s’agissait de rechercher le juste équilibre entre la sauvegarde de la liberté et la préservation de la sécurité de l’individu dans la société. Ni la première, ni la seconde ne devait primer sur l’autre. Cet équilibre s’inscrit dans l’esprit philosophique de la fin du 18e siècle où Locke rappelle que les Hommes se constituent en société pour assurer leur propre sécurité et où Montesquieu propose que la liberté soit le réel critère des gouvernements libres.


Ces derniers mois, la question s’est posée de nouveau dans des termes beaucoup plus modernes au sujet de fichiers informatiques, dont le plus célèbre, médiatiquement parlant, se prénommait EDVIGE. La question centrale qui se posait était de savoir si l’informatique, progrès technique non-négligeable, devait être au service de l’Humain ou devait permettre les atteintes aux droits de ces Humains. Le législateur français avait donné une première réponse en 1978, prévoyant que les fichiers, privés comme publics, se devaient de protéger les droits de l’Homme, et plus particulièrement la vie privée de chacun. En 2004, la dernière grande révision de cette loi a rappelé ce principe de protection. Aussi, face à la révision du décret de 1991 sur les fichiers publics mis en place par l’Etat, de nombreux collectifs, associations ou hommes politiques se sont élevés contre ce fichier, prévoyant la possibilité pour les services de l’Etat de collecter des données tenant aux « origines raciales ou ethniques, opinions politiques, philosophiques ou religieuses, à l’appartenance syndicale, la santé, [ou bien encore] la vie sexuelle ». L’interdiction de principe prévue en 1978, suite à l’affaire du fichier SAFARI, était donc remise en question.


EDVIGE pose donc le problème de savoir si un fichier public, informatisé, garantit à la fois la liberté et la sécurité. Et la question est loin de trouver une réponse simple et évidente. Il est clair, et dans le sens de la Cour européenne des droits de l’Homme, que face aux nouvelles menaces, il est nécessaire d’obtenir une réponse rapide ; les fichiers informatisés faciliteraient une telle réponse, permettant ainsi une protection de l’intérêt général. Mais il est beaucoup moins évident que les fichiers informatisés puissent contenir des données personnelles dénuées de tout lien avec la sûreté public, la défense ou encore l’ordre public. En effet, quel est l’intérêt pour un gouvernement de connaître l’orientation sexuelle d’un maire d’une ville de plus de 100 000 habitants ? La question est de savoir s’il est souhaitable que l’Etat intervienne dans tous les domaines de la sphère privée. Pour ma part, j’en doute fortement. Si l’idée du 18e siècle était de garantir la liberté et la sécurité de l’individu, l’idée des Lumières se voulait aussi de limiter l’intervention de l’Etat.

Le gouvernement semble l’avoir saisi en partie puisque EDVIGE qui reste applicable ne sera pas appliqué et sera remplacé par un autre fichier EDVIRSP dans lequel les références à la santé ou la vie sexuelle se voient supprimées. Cependant, d’autres données sont toujours possibles à collecter, au grand désespoir de la CNIL et de la Défenseure des droits de l’enfant. En effet, les mineurs de 13 ans et plus « susceptibles de porter atteinte à l’ordre public » peuvent se voir ficher. La marge de manœuvre laissé à l’administration montre combien l’arbitraire et la subjectivité seront pris en compte dans la collecte des données, sans compter la carence pour le mineur de 13 ans d’exercer ses droits : d’une part, la constitution de fichiers doit respecter trois principes que sont la loyauté de la collecte de données, la finalité du fichier et l’exactitude des données recueillies ; d’autre part, tout individu doit être en mesure d’exercer ses 4 droits relatifs aux fichiers informatiques que sont l’accès, l’information, la rectification et l’opposition. Il devient alors difficile pour un mineur de 13 ans qui n’a pas de capacité juridique pour agir et qui est soumis à une représentation légale d’exercer ces droits.


Pour conclure, le progrès technique doit être contrôlé. L’intérêt de ce contrôle réside dans le titulaire de celui-ci. EDVIGE nous montre que le contrôle se fait à deux niveaux, liés directement ou indirectement au peuple. D’un côté, les parlementaires, représentants par excellence du pouvoir législatif, ont essayé de prévenir les abus possibles par l’administration de l’utilisation de l’outil informatique (loi du 6 janvier 1978) ; d’un autre côté, le citoyen, par ses libertés d’opinion et d’expression, et par sa capacité à saisir les juges (et par extension la CNIL), représentants du pouvoir judiciaire, exerce ou fait exercer un contrôle a posteriori sur l’administration et indirectement sur le pouvoir exécutif. Il est donc évident aujourd’hui que le contrôle du progrès ne s’inscrit dans une séparation classique des pouvoirs, où le législatif surveillerait l’exécutif, mais s’inscrit dans l’attitude du citoyen à choisir d’une part les représentants qui lui semblent à même de protéger au mieux ses libertés, et d’autre part, dans l’exercice juridictionnelle de la protection de ses libertés (d’ailleurs, il est à noter que la révision constitutionnelle de 2008 permet le recours indirect du citoyen devant le Conseil constitutionnel, montrant une nouvelle fois sa capacité non plus à se prémunir du pouvoir exécutif, mais du pouvoir législatif). Enfin, cette modification de l’attitude du citoyen permettra également de corriger les défauts de la démocratie où la loi de la majorité règne sans partage, en invitant chacun à surveiller la garantie de sa propre liberté !

Par France Forum Amiens
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