France Forum Amiens

Mercredi 19 novembre 2008

Qui voudrait « contrôler » le progrès médical ? La finalité du progrès médical est la santé, or chacun, individuellement, y aspire. La santé est définit par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme un état de complet bien-être, tant physique, psychique que sociale, et ne se limite pas à l’absence de pathologies. La demande de santé devient aussi une demande « de corps performant» beaux, jeunes, sportifs, intelligents et, de surcroît, bien inséré socialement ! La médecine du « désir » est illustrée notamment par les prouesses de l'assistance médicale à la procréation et de la chirurgie et de la médecine esthétique... Le territoire de la santé évolue, il s'étend sous l'effet de la médicalisation voire de la «médicamentation» croissante du mal-vivre et des problèmes sociaux mais aussi avec l'apparition des « bien portants, médicalement traités » : femmes enceintes, jeunes enfants, femmes ménopausées, personnes âgées... 

 

Sous l’impulsion des chercheurs, la médecine élargit son champ de connaissance et étend ainsi son champ de compétence. Nous pouvons citer à titre d’exemple le rapport de l’Institut National de la Santé et de la Recherche médicale (INSERM) traitant des troubles des conduites de l’enfant et l’adolescent[1]. Ces troubles de conduite sont très divers allant de la crise de colère et des désobéissances répétées aux agressions graves comme le viol, les coups et blessures et le vol du délinquant. Nous assistons à une pénétration par le domaine médical de champs qui lui étaient auparavant étrangers comme le champ social, éducatif et judiciaire.

Cette médicalisation de la société tend à toucher tous les champs de la vie. « La médicalisation envahit les esprits et s’insinue dans tous les espaces où peut se manifester une préoccupation de santé »[2]. La santé et sa protection par la prévention sont devenues des valeurs centrales et prioritaires pour chacun, se hissant pour certains auteurs au rang d’idéologie. « Cette idéologie repose sur la promesse que l’absence de maladie grave et le maintien d’une grande vigueur physique et intellectuelle sont aujourd’hui possibles à condition d’agir selon les préceptes de l’évangile hygiéniste » [3].  Cette préoccupation serait donc omniprésente invitant chacun à se protéger des risques potentiels pour la santé partout et en permanence et souvent à se préserver de lui-même ! La question que l’on peut se poser est la suivante : est-ce la santé pénètre d’autres champs sociaux ou est-ce la société qui pénètre le champ de la santé ? Est-ce ainsi l’évolution sociale qui pousse le progrès médical et dans quelles mesures le progrès médical, producteur d’une offre nouvelle, ne créé-t-il pas une demande de santé sans cesse plus grande, sans cesse plus vaste ?

 

Lucien Sfez dans son ouvrage relate qu’une de ses amies avait subi une ovariectomie bilatérale à titre strictement préventif[4]. Ces pratiques renvoient aux développements de la médecine prédictive et des tests prénataux visant à détecter des gênes « défectueux » chez un enfant à naître. Lucien Sfez soulève alors la question suivante : « est-ce à la collectivité de payer pour le désir individuel de progéniture « défectueuse » ? » Ainsi dans le contexte économique délicat qu’ils connaissent, les systèmes de Sécurité sociale doivent-ils prendre en charge les soins d’un patient ayant une pathologie qui, dans la mesure du possible, aurait pu être évité par l’ablation pure et simple de l’organe ?

 

Le progrès notamment biomédical est pourtant source d’inquiétude. Si les connaissances de la médecine préventive amenaient déjà l’Etat à réglementer les comportements individuels au nom de la santé publique, les avancées de la médecine prédictive ouvrent de nouvelles perspectives. La médecine prédictive permet ainsi de déterminer, dès la période en anténatale, la probabilité de développer une maladie donnée. Les compagnies d’assurance se sont déjà intéressées aux possibilités offertes par cette avancée notamment pour se prémunir de tout risque évitable dans le cadre de leurs contrats[5]. Ce type d’application des avancées scientifiques risquerait ainsi d’exclure les personnes concernées en fonction de leur patrimoine génétique. L’application des avancées de la génétique dans bons nombres domaines d’activité a été soulevée[6]. Il ne faut pas oublier que dans le cadre d’une politique de santé publique visant à améliorer la santé de la population, les apports de la médecine prédictive sont séduisants au regard du « biopouvoir ». Ils pourraient ainsi permettre de « gommer » des pathologies, des handicaps auxquels la médecine curative n’est pas en mesure d’apporter des réponses et qui, par conséquent constitue une charge financière sur le système de santé et la société dans son ensemble. Cette approche amène certains à se poser cette question : l’eugénisme est-il l’horizon de la santé publique ?[7]

 

Dans une société où la santé, la jeunesse, la performance sont des valeurs centrales, la peur de la maladie, du handicap, de la déchéance et de la mort justifient-ils que l’on utilise le progrès médical à des fins politiques ? Pour le Professeur Francine Demichel, « On est en passe de réduire la politique à une morale, voire à une hygiène. On est passé d’un dressage chrétien du corps à un dressage médicale, athée mais tout aussi culturel. […] De cet immense champ d’action ouvert à la médecine naît une collaboration originale entre droit, ordre public et médecine. La médecine tient une place de plus en plus grande dans un Etat qui cherche à encadrer le bien être des citoyens. [8] »

Ce n’est donc pas le progrès qui doit être contrôlé car on prend alors le risque de tuer la créativité et l’évolution des connaissances, mais les applications qui en sont faites par la société.

 

Maxime GIGNON

 

 

 

 

 

 



[1] Expertise collective, troubles des conduites chez l'enfant et l'adolescent, INSERM, 2005.

[2] P. Aïach et D. Delanoë, L’ère de la médicalisation, Ecce homo sanitas, Economica, 1998, p. 26

[3] P. Aïach et D. Delanoë, op. cit. p. 30

[4] L. Sfez, La santé parfaite, Critique d’une nouvelle utopie, Edition du Seuil, 1995

[5] B. Godard. Médecine prédictive et problèmes d’assurance. ADSP, 34 ; 2001 : 59.

[6] J-F. Mattei. La médecine prédictive, entre éthique et politique. ADSP, 34 ; 2001 : 62-3.

[7] P. Lecorps, J-B. Paturet. Santé publique du biopouvoir à la démocratie. Editions ENSP, 1999.

[8] F. Demichel, op. cit. p. 91-92

Par France Forum Amiens - Publié dans : le contrôle du Progrès ?
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